

La vérité des blogs, c'est leur longévité.
Le mien est comme en jachère, après que j'ai enfin sauté le pas de l'écriture. Plus de publications, une prise en main de l'envie d'écrire, une facilité devenue courante.
Bref l'écriture fait partie d'un automatisme de mon mode de vie. Et j'en suis très heureux. J'admire ceux (que je ne citerai pas), qui dès leur jeune âge, ont eu la capacité d'écrire. Moi, à la base, je dessinais beaucoup, l'expression m'était plutôt artistique.
Puis à force de pondre des écrits sur ma pratique, cette dernière m'a paru veine. Merci à l'université d'avoir annulé mon désir de créer 'plastiquement'.
Vous pouvez retrouver ce que je publie sur cette merveilleusement adresse éponyme:
damiendelille.blogspot, en tout simplicité.
Sur l'invitation de ma très chère nourrice intellectuelle AB., je reprends à mon compte ce blog là où je l'avais laissé.
Je crois que je ne vais rien effacer. Tel pourrait être l'intérêt ultime d'un blog: créer de l'histoire et de la mémoire dans un monde virtuel voué à nous faire devenir un
poisson rouge avec 5 secondes de mémoire vive. Et comme le blog est avant tout la force exacerbée d'un ego sur dimensionné, je me dois de parler de moi, de mes pensées, de mes lectures, de mes visites, bref d'être dans
l'apologie d'un way of life qui doit faire des envieux.Trois choses vont rythmer ce message:
premièrement la capacité qu'a eu ce blog d'avoir influencé certaines de mes relations avec deux garçons, après leurs lectures; deuxièmement, une lecture croisée de Baudrillard et de Butler (ça fait envie, hein?); troisièmement, une autre lecture croisée de la dernière performance de A.K. avec celle à laquelle j'ai eu droit lors du défilé Raf Simons, hier soir vendredi.
- d'un certain usage littéraire des blogs, tel pourrait être le titre prometteur d'un phénomène en constante expansion, apparu de nombreuses années et toujours d'actualité. Se livrer aux autres révèle bien sûr une part de soi et le blog donne justement cette capacité de voir la VACUITé terrifiante de la vie de nombreux d'entre nous. On vit beaucoup, on se retourne peu.
Les blogs me dépriment beaucoup au final. Mais là où je trouve la chose intéressante, c'est lorsque le blog forme un avatar de notre vie et qu'elle influe sur nos relations.
Le plus fou, c'est que les autres y croient. Donc pour rétablir une fausse/vraie vérité, je ne peux désirer que des corps désirables; je m'en lasse très rapidement quand ces corps ne désirent pas; je m'épuise au bout d'un moment quand ces corps ne s'incarnent pas. J'en ai l'expérience actuellement, avec P., pour qui je suis complètement tombé amoureux du corps, mais avec qui j'ai passé la nuit la plus chiante au monde.
Alors que pour rétablir une autre vraie/fausse vérité, je n'aimais pas spécialement le corps de T., mais me souviens d'avoir passé des nuits extraordinaires (peu).
- Citons Baudrillard, une fois n'est pas coutume.
" le masculin n'a jamais été que résiduel, une formation secondaire et fragile, qu'il faut défendre à force de retranchements, d'institutions, d'artifices. La forteresse phallique offre en effet tous les signes de la forteresse, c'est à dire de la faiblesse. Elle ne vit que du rempart d'une sexualité manifeste, d'une finalité du sexe qui s'épuise dans la reproduction ou dans la jouissance."
Et un peu plus loin: " fable sexuelle inverse de la fable phallique, où c'est la femme qui résulte de l'homme par soustraction - ici c'est l'homme qui résulte de la femme par exception.
(..) les hommes n'ont érigé leur pouvoir de leurs institutions que pour contrecarrer les pouvoirs originels bien supérieurs de la femme. Ce n'est pas l'envie du pénis qui est le moteur, c'est au contraire la jalousie de l'homme pour le pouvoir de fécondation de la femme. Ce privilège de la femme est inexpiable, il fallait inventer à tout prix un ordre différent, social, politique, économique masculin, où ce privilège naturel puisse être ravalé."
"Car la séduction est combattue et rejetée comme détournement artificiel de la vérité de la femme, celle qu'en dernière instance on trouvera inscrite dans son corps et dans son désir. C'est effacer ainsi d'un seul coup l'immense privilège du féminin de n'avoir jamais accédé à la vérité, au sens, et d'être resté maître du règne de apparences. Puissance immanente de la séduction de tout ôter à sa vérité et de le faire rentrer dans le jeu, dans le jeu pur des apparences, et là de déjouer dans un tournemain tous les systèmes de sens et de pouvoir."
(De la séduction)
Certain que certaines féministes ont dû bondir de rage à la lecture de ce livre et pour répondre indirectement à l'expo elles@centrepompidou, je trouve la version de Baudrillard plutôt séduisante. Elle est en total accord avec la situation actuelle des confrontations féminins masculins, mais ne pose bien sûr pas l'idéologie sexuelle, c'est à dire l'effectivité non pas symbolique mais politique (à savoir la sous représentation des femmes, que ce soit dans les musées ou dans les postes de décision).
Cela me ramène indirectement à Butler, qui a bâti sa théorie queer, sur les fondements de revendications politiques. Premier intérêt: dans un documentaire passé sur ARTE, elle parle de sa famille d'origine juive dans les années 50 aux USA et de ce besoin d'être assimilé à la societé Wasp. Ou comment déconstruire les codes et les signes d'une société dominante, afin d'y être assimilé (même combat pour les femmes et pour les homosexuels). Même combat pour toute lutte de classe.
Second intérêt: la révolte face à des actes homophobes et la volonté de comprendre la source d'un tel acte. Même prise de conscience de l'acte d'injustice, ou de la violence acceptée dans une société et néanmoins problématique. Même révolté lors de l'apparition de l'épidémie du Sida au courant des années 80 et de la violence d'indifférence exercée par les gouvernements.
Butler résume ce mécanisme assez bien, lorsqu'elle se fait alpaguer par une slameuse trans à San Francisco, enragée par la version obscure de la prose butlerienne et qui lui dit "fuck you Judith Butler".
Rejet par la violence, dans une 'attitude de révolte': "dans la correspondance électronique qui s'ensuivit avec cette femme, j'en suis venue à comprendre qu'elle considérait que moi ou mon nom représentions une théorie de la perfomativité du genre qui était queer sans partage et qui ne pouvait en aucun cas servir les intérêt des personnes trans."
(Sexualités genres et mélancolie, s'entretenir avec J.Butler)
Pas la peine de résumer la suite de l'explication, mais la question qui m'intéresse ici est la suivante: à quel moment le passage entre violence exercé et violence subi s'inverse? La dialectique n'est pas étanche et la réversibilité facile je crois; ce passage, je pense, Butler l'assimile à de la mélancolie,
" on peut donc penser à toute les formes d'exclusion sociale comme précipitant les conditions de leur propre mélancolie, y compris l'exclusion du régime dominant de genre, qui revient à être privé de reconnaissance par les normes dominantes ou à être soumis à une méconnaissance systématique."
Le contenu rageur de la mélancolie, de n'importe quelle forme qu'il soit, devient ainsi promesse politique: "Quand le ou la mélancolique ne s'accuse pas, il/elle accuse le monde, dans une 'attitude de révolte'"
Tout cela reviendrait rapidement à caricaturer Baudrillard qui, en tentant de 'parler au nom des autres', tout du moins en exprimant l'ordre symbolique exclu de la souffrance réelle (ou mélancolique), voudrait retracer la véritable féminisation du monde contemporain. Cet aspect, traité de diverses manières (tentant pour certains de parler de post-modernisme, de fin des idéologies - sûrement uniquement masculines, car profondément ancré dans la vérité et non dans l'altérité, le féminin -,) s'écarte étrangement du projet queer de Butler et s'y raccorde expressément.
Butler est contre la filiation (voir sa position sur l'homoparentalité, sur le mariage gay, auquel elle répond, pourquoi deux et pas trois, quatre??), elle est pour une certain altérité des positions masculines et féminines. Peut être rejoint-elle son penseur d'origine Hegel, à qui elle consacra sa thèse, avec sa fameuse synthèse des antagonismes?
Néanmoins, pour l'une, la finalité reste un certain sens de libre arbitre, dans la lignée de De Beauvoir: je choisis finalement ma sexualité, puisque celle-ci fait partie d'un système biopolitique de violence. Altérité somme toute très féminine (et pas tout féministe)
Pour l'un, c'est dans cette indifférence que la femme perd son pouvoir de séduction, une "violence du neutre":
Baudrillard, pour finir: "il est facile de dresser un tableau de la femme aliénée à travers les âges et de lui ouvrir aujourd'hui, sous les auspices de la révolution et de la psychanalyse, les portes du désir. Tout cela est tellement simple, tellement obscène dans sa simplicité - pire: c'est l'expression même du sexisme et du racisme: la commisération. -;;)*
Inutile de jouer aux justiciers du sexe faible. (;;) Les jeux se sont toujours joués tout entiers, avec toutes les cartes et tous les atouts à chaque moment de l'histoire. Et les hommes ne l'ont pas gagné, pas du tout. Ce serait plutôt maintenant que les femmes seraient en train de le perdre, sous le signe de la jouissance précisément."
Qui gagne alors?
- C'est hier soir que je me suis rendu à deux parades bien distinctes, des gay pride on peut le dire, autrement plus jouissives que celle qui se déroule, actuellement, à l'heure où j'écris ce message.
A.K. a fait une performance à propos de la disparition de Michael Jackson et son jeu était, je pourrais dire, surprenant. Il maîtrise les codes des performances actuelles, tel que le propose Tino Sehgal ou encore John Giorno, et loin de la merde vue précédemment, complètement dépassée.
Il lisait un texte qui retraçait en filigrane ce que l'on attendait de Jackson et parfois prenait une voix d'hélium, afin de mettre en évidence une expression très performative, bien sûr.
Ce qui m'a le plus intéressé, c'était la capacité de ce garçon à mettre en place un discours fictif, à capter l'attention d'un public, sans effet démonstratif et au final, à ne pas être la parodie de lui-même, dans un espace de représentation désincarné et objectal, mais bien, dans la propre personnification de lui-même, ARIEL KENIG et tout ce qui le précède.
Car jouer son propre rôle est chose difficile et passionnante à la fois. J'en parle pour avoir vu Giorno en faire autant, mais sans papier, lui.
Le papier est certainement l'accessoire ultime de A.K., ce qui lui permet d'être une forme symbolique neutre, ni homme, ni femme, ni écrivain, ni performeur, ni pas encore ARIEL KENIG, ni plus tout à fait le jeune pd lettreux qu'il incarne. Un bon mode queer dont il est le représentant irreprésentable, un signe mouvant dont il adore se faire le jeu.
Face à cela, le défile de mode doit être certainement le dernier avatar moderne de la représentation de classe que j'ai compris hier, provenant d'un ANCIEN REGIME. Lutter contre le système de classes sociales et elles se reforment de plus belle. Et certainement comme la trans slameuse, ayant été mis au banc de cette minorité normée, je clame ma révolte, dans une certaine forme de mélancolie.
Je m'explique, j'avais fait une interview de Raf Simons et pensais avoir le droit d'être assis (attente d'un privilège d'élévation de classe sociale). Je n'ai eu qu'un standing, et même avec mes 40 minutes de retard, j'ai dû attendre encore 30 minutes pour finalement être relégué aux limites de l'entrée du défilé (exclusion du champ symbolique, de l'espace normé et donc déni de sa propre existence). Espace de la honte que d'attendre à l'entrée du défilé, un carton à la main, alors que toutes les personnes conviées arrivent, faussement pressé et passent devant, parce qu'elles ont un sitting (violence exprimée par la honte et l'indifférence).
Je crois qu'au final, il n'y a pas de synthèse à faire dans cette volonté de faire partie du pouvoir ultime de domination. C'est en ce sens que l'homme est profondément téléologique. Et cela devient son moteur. Je suis sur que toutes ces pauvres modasses qui s'étaient agrippé aux branches (littéralement), pour pouvoir apercevoir deux vestes et trois pantalons, se disent que dans 6 mois, elles seront à la place de ceux qu'elles regardent par indifférence feinte (et par jalousie dissimulée).
Est-ce la même volonté d'atteindre l'espace du pouvoir, que nous voulons, toutes, minorités ressentant le poids du pouvoir dominant?
La séduction s'exerce en tout cas dans certains sphères insoupçonnées...