Thursday, August 13, 2009

Fenêtre sur court

LA FENETRE BERLINOISE de Sasa Ilic est un roman historique. Certains diront un énième condensé relatant du traumatisme post-45, d'autres une histoire locale liée au drame yougoslave. Enfin, on pourrait faire l'hypothèse qu'en élevant le drame collectif à l'histoire particulière, le roman historique peut s'avérer passionnant, en évitant tout pathos attendu. Mr Ilic, qui offre là un premier roman enfin traduit, pourrait être de cette trempe là, si...

Le pitch, comme dirait notre ami Ardisson:
Le narrateur yougoslave se retrouve dans un Berlin actuel (et intemporel), après avoir été envoyé par une ONG de Belgrade pour enquêter sur des émigrés de l'ex-Yougoslavie. On croise des personnages en sous-terrain, comme dans le métro berlinois U-Bahn, quand on regarde les publicités télévisées, par une 'fenêtre' ouverte sur un ailleurs.

Ce roman sort ainsi de toutes les cases dans lesquels on pourrait le ranger: pas vraiment de point de vue politique tranché à la Dobrica Cosic (célèbre auteur serbe), pas d'investissement spongieuse du langage, pas de clichés surannés sur une époque offerts par l'autochtone moyen.
Et c'est là le problème: à force d'être dans l'exploration de personnages de passage, on semble survoler, non, plutôt effleurer toute une galerie de personnes plus ou moins attachantes. Et l'on reste dans cette impression d'occidental primaire face à l'émigré qui passe et se fond dans la masse (sans le bruit et l'odeur).

Passage au hasard:
"On aurait dit quelqu'un que le franchissement d'une nouvelle frontière dans son existence avait rendu insensible à la peur. Plutôt qu'elle, c'est Dimitrije qui s'angoisse. Il veut convaincre Luna de rester - en pure perte. Pendant ce temps, elle s'est habillée tranquillement, puis elle s'en est allée. Elle ne reviendra que le soir, trempée de pluie et taciturne. Sans avoir rien pu découvrir, sinon qu'une foule de juifs ont été arrêtés, et qu'à la Foire, sur l'autre rive, les Allemands construisent. Dimitrije ne peut le croire, mais le jour suivant il découvre au travail qu'à l'avenir seul sera interprété le répertoire allemand. Songeur, il continue à faire 'ce qu'il doit'."

Ecriture fragmentée, uniforme, à la limite de l'extatique, passant d'une histoire à une autre sans liens réels hormis celui central de l'expérience narrative, le récit se construit en dehors de toute introspection. Pas de sentiments décrits, uniquement des faits, du quotidien, de l'histoire de l'humanité, tout tourne autour du déclenchement traumatique.

Le narrateur rencontre le professeur Greber, qui lui permet de rencontrer d'autres émigrés:
"après la chute du Mur, M. Greber était devenu un incorrigible sceptique."

Difficile de saisir la force puisée chez le narrateur auprès de ce personnage. On appréciera ses histoires extraordinaires de l'après-guerre et notamment Isa Vermehren dont la photo de fin hante les pages du roman.

Le narrateur rencontre aussi les soeurs Hodzic. Intérêt de la rencontre: faire prendre conscience au narrateur de la difficulté pour les émigrés de mener un devoir de mémoire et de continuer à vivre dans un autre pays. Elles sont revêches et fermées comme des huîtres. Humanité, quand tu nous tiens, pas..

"Jamais elles ne retourneront là-bas, s'exclament en chœur les soeurs Hodzic, Adela regardant bien en face l'homme devant elle, Dina fouillant maladroitement dans son sac. C'est un quasi désagrément pour elle d'avoir en permanence le même refrain, elle sent qu'un jour quelqu'un va lui sortir: d'accord, mais ça, tu nous l'as déjà raconté. Elle dirait bien autre chose, mais quoi? Leur père, lui, est rentré. Un cas unique à leur connaissance. Il ne supportait pas Berlin. Le souvenir de la Yougoslavie le hantait..."

On tient là le moteur de l'histoire, qui se décante à la moitié du roman: le narrateur va-t-il retourner dans son pays, si sa mission s'achève ou s'il est demandé?
J'ai quasiment envie de dire que l'on s'en fiche, tellement le protagoniste, comme tous les personnages, sont en plâtre, pétris dans une histoire inamovible, bercés par une morale qu'on a peine à comprendre, sclérosés dans une ville cartographiée par les lignes de métro mais vidée de tout épaisseur humaine.

Morceau choisi mais rare: "S'il existait un endroit à Berlin qui conservait le souvenir de la frontière entre l'Est et l'Ouest, c'était bien la Volga. Ce café représentait un contrepoint à Checkpoint Charlie. Il matérialisait le concept de frontière entre possible lieu de passage, ce qui, pour une bonne partie des Berlinois et des décennies suivantes, avait été une source de frustration."
Rude.

Car à force de jouer avec la carte d'Epinal mnémotechnique, Mr Ilic s'embarrasse de détails abrutissants, par peur d'avoir à affronter le pathos du passé. Il évite heureusement de colorier Berlin d'une festivité culturelle associée à la danse et aux musiques électroniques (l'image d'Epinal des Occidentaux de l'ouest).

Seul élément auquel se raccrocher: la dimension très russe du narrateur. Entre un personnage à la Dostoïevski (au hasard Raskolnikov dans Crime et Châtiment et sa navigation éperdue au cœur d'une galerie de personnages, prisme décomposée d'une personnalité éclatée) et un personnage à la Gogol, homme de l'est perdu dans la vie et dans sa ville, en pleine déréliction, à la recherche d'autres âmes égarées, l'épaisseur du récit se noue au fil des gares U-Bahn. Le narrateur se dessine en creux de cette tradition, apprenant à se connaître dans le savoir de l'autre.

"La solitude, subitement, me submergeait. Fixant l'obscurité, je repensai au matin où j'avais décliné le travail qui m'offrait le vieux M.C. Faute d'avoir accepté, je me retrouvais en guise de châtiment entouré d'un espace vide qui allait grandissant, désertifiant tout alentour." Précisons que ce sentiment surgit 30 pages avant la fin du roman et qu'il est aussi un morceau rare.

Une question me taraude: le roman étranger soulève par principe l'altérité des systèmes de pensée, donc la difficulté à comprendre une culture étrangère. Même si notre culture des Lumières nous apprend l'universalité de certains thèmes, ici rassemblés autour de la figure de l'étranger, de l'exil, de l'amour de son pays et de la mémoire, on ne peut que douter de la puissance du traitement de Mr Ilic.
Entre deux pays, comme entre deux cultures, c'est de manière mitigée qu'on appréciera des histoires mineures et qui semblent vouloir le rester.

Monday, August 03, 2009

http://chroniquesdelarentreelitteraire.com/

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Ce blog a décidé de s'associer à un projet ambitieux : chroniquer l'ensemble des titres de la rentrée littéraire !
Vous retrouverez donc aussi cette chronique sur le site Chroniques de la rentrée littéraire qui regroupe l'ensemble des chroniques réalisées dans le cadre de l'opération. Pour en savoir plus c'est ici.


http://chroniquesdelarentreelitteraire.com/a-propos

Sunday, August 02, 2009

Secret Story


On pourrait dire assez facilement que Cartes postales de l'enfer, en anglais The Soul of all great designs, de Neil Bissoondath, avait tout pour aiguiser ma curiosité et que A. me l'avait destiné à dessein.

Le personnage principal nommé Alec doit se faire passer pour folle, afin d'être accepté par ses clients prétendument folles. Car il est bien connu que pour exceller dans la décoration, une dose de sensiblerie est indispensable.
Première idée: imaginez une crise d'hystérie sur un papier peint fushia ou une moquette épaisse kaki, menée par Georges le camionneur? Pas crédible.
Seconde interpellation: présentons Mr Bissoondath à Frank Lecorbeiller, assistant de Valérie Damidot, pour qu'il recueille les témoignages des troubles identitaires en milieu hostile.
Toujours est-il que le postulat de départ vaut comme énigme littéraire: choisir sa vie (être pdg d'une entreprise de déco dans ce qu'on devine être Toronto) implique de porter ce douloureux secret d'être hétérosexuel. On frise Secret Story, ou dernièrement Mon incroyable Fiancé, seconde saison (par pitié).

L'autre personnage, qui occupe comme un miroir poli l'architecture du roman, se prénomme Sumintra, une jeune indienne encore à l'étude. Elle aussi porte un secret qu'Atlas lui même aurait du mal à soutenir: le poids de la tradition incarné par ses parents, qui l'invite à se marier avec un bon parti (beaucoup d'argent, mais peu d'amour). On ne peut pas demander à un jeune esprit d'adhérer à une éducation occidentale qui la conduit à l'Université, sans en récolter son revers, une certaine émancipation sexuelle. Comment trancher ce noeud gordien: en vivant sa vie en secret (l'auteur insiste lourdement sur cette question du secret).
On passera sur le fait que les parents éduquent la jeune fille dans une bonne morale catho, à coup de 'ton prénom vient de ma soeur morte dans un accident d'avion, tu es l'incarnation d'un deuil' et de 'regarde, moi qui ai fait des études en Inde, je me retrouve à vendre des boissons fraiches, donc, suis ce que je dis, mais pas ce que je fais'.

Issue fatale: deux vies parallèles ne peuvent que se rejoindre, le temps d'un long secret.

L'idée pourrait séduire, sauf que Mr Bissoondath confond secret et mensonge. Est secret ce qui est connu que d'un certain nombre limité de personne, ou qui doit être caché du public. Pas à un seul moment dans le livre nous est dévoilé une vérité masquée (et c'est là que mon plaisir ne fut pas rassasié): pas de travestissement comportemental homo dans ce dur monde des médias et de la création, juste de vagues postiches sur un diplôme, sur la sortie du nid parental pour Alec, vague scène au potentiel comique chez Sumintra, lorsque sa mère l'appelle pour manger et que S. se procure des plaisirs très personnels. Leur secret, c'est leur liaison amoureuse. Digne d'un Harlequin. Sans la puissance "cheesy".

Le face à face que construit Mr Bissoondath part d'une dualité rondement menée.
Lui, l'hiver, la froideur comportementale, la maitrise de son image, le degré zéro de la sexualité, l'épanouissement par le travail, la critique (très homo) mélancolique de sa fratrie grégaire (la fameuse middle class):
" mes parents me donnaient l'impression de subir leur vie au lieu de la vivre."

Elle, l'été, la fraicheur moite d'une incandescence refoulée, la libération de son statut, l'exhortation à se libérer de son éducation obscurantiste, l'apologie contre-productive, la critique (très féministe) ironique de la tradition:
" En défaisant la fermeture éclair de l'homme, elle sait qu'elle ne doit rien brusquer, sinon tout sera fini trop vite. Elle tente de maitriser le rythme de sa main, mais l'objet refuse d'obéir: il répond à ses désirs plus vite qu'elle ne le voudrait."

On pourrait pousser la démonstration jusqu'à élever les personnages au rang de paradigme contemporain de la masculinité mal menée et de la féminité en proie aux troubles de ce qui la définit (sa tradition). Mais ce serait faire montre d'outrecuidance que d'accorder à ce roman digne d'une chronique faussement WASP, les prétentions qu'il est sensé revêtir. Même Stephen Fry dans Mensonges, mensonges (The Liar) avait trouvé plus pertinentes audaces à affubler son protagoniste des manières dandys, avec l'intelligence subtile qui démontre que jouer un rôle, relève d'une survie sociale.
Je passerai sur toute la littérature qui trama la question du 'grand secret' comme ressort tragique, sans dire que la question elle-même n'a guère sa pertinence.
Et j'ajouterai sans grand secret, qu'un secret n'intéresse non uniquement ce qu'il est sensé cacher, mais aussi trouve son moteur dans les moyens déployées pour le révèler.

Un peu comme des mots croisés, dont Mr Bissoondath file la métaphore pour décrire son personnage: "Mon père était ainsi: ses mots étaient petits, compartimentés, et il ne se sentait à l'aise qu'à l'intérieur de leurs limites."
Au moins une vérite qui ne nécessite aucun secret!

le geek est un anti-humanisme




A quoi joue la programmation du Palais de Tokyo? Certains ont mentionné que MOW, son DA, avait eu sa direction reconduite sans nouvel appel à projet..
Et lorsque l'on voit les expositions actuellement, on se demande si ça n'arrange pas certains que le Palais fasse moins parler de lui, que ses expos passent inaperçues, que ce ne soit plus le rendez-vous mondain qu'il fut à une époque.

Spy Numbers, la dernière expo, suit la ligne artistique que s'est fixé le Palais. Proposer une autre histoire à l'Histoire de l'art, celle qui lie encore l'art à la science, celle qui renouvelle l'usage de la fiction, par le biais de la rumeur, de la légende, en somme de la science fiction.

C. Moulène l'avait justement retracée lorsqu'elle parlait de l'art de la rumeur. Des bribes d'histoires passées, des fragments à reconstituer, une histoire à réinventer. L'archéologie, l'archive, la reconstitution historique. Se trouver de nouvelles histoires, quand celles qu'on a épuisé sont recyclées par le mainstream.

L'histoire que l'on retrouve chez Dove Allouche, chez Evariste Richer, chez Laurent Grasso, est celle d'une optimisation de la perception sensorielle du monde, par le biais de mécanismes optiques, mais aussi acoustiques, à base d'ultrasons, de calculs mathématiques..
En somme, le projet avant-gardiste de l'art total, concrétisé par la synesthésie, avant d'être renversé par le projet moderniste et esthétique surtout américain (l'art pour l'art, la faculté optique intellectualisée). J'indiquerai à ce sujet l'importance du texte de P. Rousseau, "Concordances. Synesthésie et conscience cosmique dans la Color Music", in SOns et Lumières, Centre Pompidou. Catalogue 2004, le catalogue en entier, mais aussi l'ouvrage consacré à la question de l'art total de Marcella Lista, L'oeuvre d'art total à la naissance des avant-gardes 1908-1914.

La difficulté est grande pour comprendre ces artistes, car ceux-ci ne basent pas leur travail sur une quelconque capacité utopique d'évolution des moyens de perceptions. Ils sont bien plus dans une hétérotopie, le déploiement d'un champ symbolique de reproduction des moyens mécaniques utopiques: reproduction d'une tour de transmission radiophonique, d'un machine à même de reproduire les phénomènes d'aurore boréale constaté en hiver 2002 en Norvège.

Précision donc de la donnée historique (par les champs codifiés de la sci-fi de l'abscisse espace et ordonnée temps).

Reproduction en échelle réduite ou en échelle 1 d'une base H.A.R.P.P. en Alaska, pour Grasso, donc propension hyperréaliste et non simple projection ready made.

Enfin, extrême fascination, soutenant une volonté cette fois-ci utopique, de proposer d'autres histoires, permettant de faire vasciller les certitudes scientifiques et symboliques chez le prétendu 'spectateur'.
L. Grasso: "je n'ai envie que mon travail soit complètement ancré dans la fiction, et je souhaite que naisse un doute chez le spectateur. Pour moi, la science offre souvent plus de possibilités de récits que la fiction elle-même."
Rejet évident des récits autorisés comme je l'ai dit au début, mais aussi conquête d'un territoire à reconquérir: les expériences scientifiques. Doit-on demander pourquoi?

Le principe des couplages artistiques part de la distance que prend le premier (la pratique artistique), avec le second (le domaine exploré). A savoir, à quel moment la science sort de son pure phénomène intrinsèque, voire de son univers endogène, et investit des questions qui la dépassent (rentrant ainsi dans le champ symbolique et artistique). Dans leur phénomène de reproduction instantanée, la distance est courte et j'ose dire, peu prolixe.

Explications: lorsque Duchamp utilise les objets manufacturés, il ne fait qu'introduire un nouveau champ symbolique (le monde mécanique et reproductible, l'espace quotidien, l'empire de l'échange matériel) dans l'art. Le pas qu'il saute concerne l'adéquation avec ce champ et sa reproduction (le médium) qui ne font qu'un (le sujet est le médium). La distance qui fait l'intérêt de Duchamp, réside dans sa capacité à avoir pousser la logique de cette adéquation dans les limites de l'objet (le médium et le sujet ne font en effet qu'un, de diverses manières et pertinente selon les époques).
On peut en dire autant du nouveau champ symbolique que donne à voir les pop artistes et en particulier Warhol, pour être simple dans mon explication. L'adéquation est du même ordre (le sujet devient le médium, la repro-photographie, la sérigraphie, hormis dans l'échelle). La distance réside elle dans le choix des sujets (ses obsessions), mais surtout dans l'imprégnation du champ symbolique introduit (les images populaires, le monde des célébrités, le monde de la consommation..) avec le médium artistique.

POur Grasso par exemple, le champ symbolique introduit ici (les expériences scientifiques, les phénomènes naturels immatériels, les réalités parallèles) nourrit l'art. La distance qui en résulte est selon moi assez réduite et c'est bien méconnaitre Duchamp ou Warhol, pour ne citer que ceux qui ont étendu l'art grâce à un champ symbolique qui lui était étranger, que de croire qu'ils sont restés dans une reproduction (ou une représentation) fidèle, par soucis de correction, de fascination et de réduction a minima de l'imprégnation.

Ce degré réduit de la distance, dont je parle, témoigne d'une peur de faire face au sens (quelles questions posent réellement ces expériences scientifiques? En quoi HAARP est-elle la résultante de fantasmes liés aux théories du complot et dépasse en ce sens les simples délires fictionnels? Qu'apportent-elles à l'humain?) et reflète une certaine mélancolie, dans cette réactivation des phénomènes. Mélancolie issue d'un deuil pour les expériences positives humaines (l'utopie de pouvoir faire évoluer l'homme), pour une certaine idée du progrès dont on ne se décide qu'à remuer le cadavre, encore et toujours. Et enfin, une pratique de spécialistes témoignant d'un anti-humanisme profond (ce qu'on appelle un geek).

Car au fond, que vaut la réactivation sans l'écart qui produit une certaine richesse artistique? Toute cette génération semble être éprise d'un scientisme morbide ("organiser scientifiquement l'humanité"), en total synergie avec l'époque inquiète d'une société du risque incontrôlable.
Un vrai nihilisme créateur.

Friday, July 31, 2009

BLV: être critique


Je passerai sur l'exposition de Bernard Lamarche Vadel, parce que je crois qu'elle est trop sous-estimée, parce qu'elle est difficile d'accès, parce qu'elle est muséale, sans être réactivée, enfin, parce qu'étant historique, elle fait peur à tout le monde. Qui a dit qu'on aimait l'Histoire? Les histoires sont mieux...

Je reviens en revanche sur le personnage, dont le catalogue retrace l'énigmatique importance dans l'art.
BLV est le dernier critique d'art en France, dans le sens noble du terme. Le plus déroutant, c'est la manière avec laquelle BLV montrait son aplomb dans le domaine artistique. En dehors de toute influence. Ce que les gens qui écrivent sur l'art ne sont plus.

Son travail: un "exercice littéraire poétique".

Ses positions: "reprocher aux critiques de s'être mis à la remorque des universitaires. La critique est écrasée sous le poids de la théorie."

"reprendre une position qui est historique, à savoir que nous sommes aussi des créateurs."

Son projet d'origine: "le travail des critiques était dépourvu d'un fondement théorique suffisant, cela m'a poussé à imposer une nouvelle écriture sur la peinture. (..)Une seule question vaut théoriquement d'être posée, cette peinture ne représente-t-elle un regréssion pré-cézanienne?"

ses inventions: "l'abstraction analytique." (cette génération d'artistes français des années 70, à préciser, après Supports Surfaces)

Son écriture: "En somme, à la question: comment parler d'Artaud? Lamarche répond: ne pas en parler, ni même écrire 'sur' Artaud, mais: écrire 'avec' Artaud" R.Barthes (son professeur, avec Lyotard)

Ses recherches dans les années 90: en substance, "la photo est finie, on a à la place un vaste déroulement numérique."
"plus de signe ni d'identité: c'est la mort du signe, mais comme disait Foucault, l'homme est mort, il n'a pas pour autant disparu." 94

"la survisibilité devient une invisibilité" (cf Foucault, le panopticon, facebook)

Ses questions: " POur etre un critique ou un artiste, il ne faut pas se dissiper. L'adhésion est devenue le principe meme de toute économie. Ne faut-il pas cultiver l'apathie?"

L'anticipation sur une situation actuelle: "Ce sont les destinataires qui font l'art, plus les artistes." (les productions artistiques ne sont-elle pas actuellement qu'affaire de commandes, dans le cadre d'une expo, pour un magazine ou pour tout autre chose..)

La phrase à retenir: Etre critique d'art, "c'est un emploi de lubrifiant et j'en ai assez d'être pris pour une burette!"

Catalogue exposition. "Dans l'oeil du critique". Musée d'art moderne de la ville de PAris, ARC.


J'ai souvent cru qu'être un bon critique d'art se prévallait de toute chapelle, devant par dessus tout faire voir aux autres le monde parfois invisible, souvent muet des arts plastiques. Il s'agit aussi de défendre des positions, d'être contre ou à l'opposé de certaines visions.

On le sait, ces positions sont intenables actuellement. Quand je vois l'exemple de magazines comme Particules ou Art 21, qui ont cette prétention à rendre compte de l'espace actuel de l'art, je m'interroge.

Art 21 produit des débats qui n'ont pas lieu d'être, des guerres de petites chapelles souvent absconses et surtout, ne défend pas de vision. Ils considèrent le rendez-vous artistique comme allant de soi et s'inscrivent dans l'actualité omnipotente, comme tous les autres magazines actuels. Tu veux écrire sur Dietman ou Gasiorowski, parle d'une période que personne ne connait!
Quant à Particules, j'ai ce sentiment persistant qu'ils produisent une littérature plus ampoulée encore, feignant de croire que par la complexion du sens, son entrelacement emphatique, ils arrivent à une transcendance du verbe. Sans généraliser sur le contenu parfois bon de ces magazines, je constate souvent une certaine apathie que réclamait BLV, quand on espère trouver une ataraxie, dont A. m'a souligné la juste différence.

S. Corréard a sans doute raison: l'agonie de la critique française se situe entre la mort de BLV en 2000 et celle de Restany, trois ans plus tard.
Qui a besoin de critiques? pour faire découvrir de nouveaux artistes (on a des commissaires performants); pour monter des justifications théoriques sur l'art (on a aussi des commissaires, des prof, etc..); pour rassembler des visions (on a des collectionneurs..). Du reste, le critique est cet animal moderne qui a disparu au moment de sa démocratisation.

"La différence fondamentale entre capitalisme et socialisme, c'est que le premier, ça marche" C. Robinson





Ma BA du jour: voir les expo manquées: Martin, Bernard et les jeunes du Palais. Circuit obligé. Tous mes soupçons confirmés.

Qui a dit que Martin était un artiste? Personne. Un bon photographe? A une époque. Sa dernière série 'Luxury' (Jeff Koons avait déjà utilisé ce titre, ajouté de DEgradation pour sa série de 1986): complètement inintéressante.

S'il appartient à la tradition vernaculaire, il excelle dans les portraits des classes moyennes (voir sa série consacrée au Guardian), dans ce qu'il a exécuté dans les années 90, avec des sous-titres mordants.

Sa collection d'objets qu'il présente au JdP ressemble à celle de millions de geeks qu'on ne veut pas connaître. Ah si, j'en ai rencontré un fois, l'ex-copain de F.: un intérieur bourré de merdes en tout genre, de la mosquée radio réveil qui sonne l'appel à la messe (!), au chapeau brique de lait, la tête de lion, les vierges, les puppies...Pareil pour Martin, lui c'est Obama, Margaret et Hussein...Ah la bonne marade..
Heureusement que tous ces genres de collection font partie d'un imaginaire, que de la critique artistique s'est empressée de mettre en exposition. UN bon représentant, avec une pièce marquante à la BiBI de Venise: Hans Peter Feldmann. Mais je pourrais en citer 100.

L'intérêt de la collection de Martin réside dans les photographies qu'il présente. Mais comme d'hab, du classique, du 'regardez les gars comme j'ai pompé, heu, trouvé l'inspiration', du très bon (C. Killip, M. Neville, du Becher que je crois rare car assez ancien..)

Là où Martin capte l'incident du quotidien, ce qui nourrit l'insignifiance du banal par l'accident, soit de l'attitude du personnage, soit de l'objet étrangement placé, tout ce degré absurde et génial, voire parfois mégalo, IL RATE TOUT avec Luxury. Est-il passé à côté des codes? S'est-il fait duper? Croit-il vraiment pouvoir prodiguer une critique sociale des milieux qu'il photographie et ainsi se targuer présomptueusement d'être au dessus d'eux?

Première impression: des statuts de cire. Leur-a-t-il demandé de se maquiller avant de les photographier si près?
On sent qu'il a eu du mal, parce que martin va à renfort de pathos, non pas du sujet (oui, tous les sujets de Martin sont pathos), mais dans la distance photographique: les libanaises bouffent des loukoums plus gros qu'elles, les comtesses fin de race se coiffent d'une double choucroute de fourrure, les sud africaines sont évidemment sans goûts (sac de merde avec écrit 'fétish' je crois, ou une autre insigne du genre), les moscovites ont des chiens moches avec des bijoux. C'est du Lachapelle sans le vernis..
Seule la photo de l'affiche est réussie, surement parce qu'elle est cadrée très serrée et qu'elle, NE BOUFFE PAS...

L'obsession de Martin, c'est la bouffe. Que des occasions pour bouffer (course hippique, réunion de la bière, buffet fin Haute Couture..). Mettre des somaliens la salle suivante aurait été judicieux, non?

La série rate parce que Martin ne les aime pas. Il faut aimer les gens pour les photographier, dans un sens ou dans un autre. Il n'y a que la fascination morbide pour l'insoluble. Comment lutter contre le répugnant, les richesses actuelles?
Certainement pas comme cela.

Ah et je crois que N. me poursuit. Encore croisé au JdP..
---

Russia. Moscow. Fashion Week
2004
De la série "Luxury"
Martin Parr
Impression numérique à jet d’encre pigmentaire
153 x 102 cm
© Martin Parr, Magnum Photos / Kamel Mennour

USA. Hollywood. Attendees at a charity function
2000
De la série "Luxury"
Martin Parr
Impression numérique à jet d’encre pigmentaire
45 x 55 cm
© Martin Parr, Magnum Photos / Kamel Mennour

Betty at the Port Glasgow Town Hall Xmas Party
2005
Extrait de la série publiée dans The Port of Glasgow Book Project
Mark Neville (Londres, 1966)
Photographie couleur
101,7 x 126,7 cm
© Mark Neville

Thursday, July 30, 2009

sommes-nous bobos?

aujourd'hui, plus qu'hier et bien moins que demain


L'été, c'est le temps du temps. Lire, beaucoup. Travailler un peu. Boire, énormément. Ah, l'alcoolisme social.

En attendant, je parcours mes classiques et découvre après tout le monde la magie de Sagan. Le titre m'avait toujours fait fantasmer et puis on passe à côté. Un jour que l'on cherche dans les livres de ses parents, on tombe dessus, un cadeau offert par Elf, à l'époque où les stations essences éduquaient les foules de la Nationale 7. Bonjour Tristesse. Titre provenant d'un poême d'Eluard. On lit ça quand on a 14 ans, parce que celle qui l'a écrit à 18 raconte l'histoire de Cécile qui en a 17. Me sentirais-je midinette?

Néanmoins, ce fut "la ronde de l'amour: la peur qui donne la main au désir, la tendresse et la rage, et cette souffrance brutale que suivait, triomphant, le plaisir. J'eus la chance - et Cyril la douceur nécessaire - de le découvrir dès ce jour là." Tout ce dont j'ai besoin et que je ne vis que rarement actuellement.

Mon dernier en date raconte l'éternel recommencement d'un nouveau syndrome: le syndrome saucisson. Je l'ai inventé hier soir, en parlant avec N. On trouve une brêche pour parler avec l'être convoité. Quinze minutes sublimes, qui ne sont que les instants de vacances du masque social. Le garçon convoité est distant, voire froid, voire même glacial, voire tout simplement mort, de l'extérieur. Et c'est le saucisson qui renferme la caverne (" - ah oui, je veux bien un morceau. Et donc, je te disais. Ah, mais tu es déjà parti...")

La situation dans laquelle nous nous trouvions ne s'y prêtait pas. Un huit clos où l'enfer, ce sont les neuf autres. Et l'évitement à jouer un rôle quelconque. C'est ça la magie de l'été: être dans un espace ouvert et finalement très limité, où chacun doit se postionner face à l'autre, pour y trouver son équilibre. Ne pas jouer le jeu, c'est se vouer et vouer le reste de la communauté à la mort annoncée de la communion.

Il n'y eut pas de communion, donc.
Quand il y a communion, ca produit Bonjour Tristesse. Des personnes qui se poursuivent. Des jeux de rôles. Des je t'aime, moi aussi, mais moi plus encore. Tout le contraire de ce que j'ai vécu il y a peu.

Et pour sauver les personnages de l'ennui de l'intention, Sagan leur instille des sentiments dignes d'un nihilisme sourd et flamboyant, un j'existe et je vous merde qui n'est pas sans retenir l'attention. Tout simplement parce que ces personnages sont proprement dyonisiaques. Ils ne calculent pas leur apparence, c'est elle qui les précède:

"- A quoi attachez-vous de l'importance? A votre tranquilité, à votre indépendance?
Je craignais ces conversations, surtout avec Anne.
- A rien, dis-je. Je ne pense guère, vous savez.
- Vous m'agacez un peu, votre père et vous. 'Vous ne pensez jamais à rien... Vous n'êtes pas bons à grand-chose...vous ne savez pas.' Vous vous plaisez ainsi?
- Je ne me plais pas. Je ne m'aime pas, je ne cherche pas à m'aimer. Il y a des moments où vous me forcez à me compliquer la vie, je vous en veux presque."

Ah, l'introspection bourgeoise..!
Et pour finir, "Vous n'avez besoin de personne, ni vous, ni lui."

Que de fois je me suis senti dans cet état d'impuissance face au néant que nous renvoie ces personnes fates et méprisants. Le pire, c'est que ce sont elles que l'on désire.

Wednesday, July 08, 2009

underground, es-tu là?


Les voyages de presse sont une corvée. Celui qui m'a mené en Tourraine récemment était ennuyeux, mais j'étais heureusement bien accompagné. Beaucoup de projets avec M. se bousculent. Rencontres surprises me permettant encore et toujours de parler de ma famille (celle du Centre). Et surtout, fascination absolue pour un système de l'art en pleine essoufflement.

Des artistes présents, Lévèque affalé dans l'herbe, Buren avec sa sacoche, Geers très sympa, genre vieux punk avec qui tu tapes la bière, un autre, genre je mise sur le créneau artiste et fais des tags chez Maxim's.

Des journalistes, roumaines, suédoises, des loosers, la Lequeux pas très sympa.

Des commissaires du cru, M., un de ses collègues E., J.C. Royoux, respect absolu.

Et la fameuse tenancière du bordel, la maitresse du lieu, dont le CP m'a fait HURLER de rire (réminiscence de châtelaine fin de race) et qui dirige le BC, ce magazine ovni dont Geers est le coordinateur.

J'ai lu ce magazine, qui aux dires de Geers, propose un aperçu de son imaginaire. « Si tu veux savoir ce que je fais, regarde ce mag ». Mouais.

A l'intérieur, les succédanés d'une culture artsy trash avec, par ordre d'apparition, de la pisse, des signes symboliques forts (la croix, le cœur), de la pisse, des trous, de la bite, de la prostitué, des enfants, des christs, des enfants et des crânes. Je suffoque par tant de transgression. Un livre principalement en langue anglaise, avec des textes d'une médiocrité sans pareil, des passages éculés au possible, parfois même des traductions du français. Et quand c'est en français dans le texte, des fautes d'accent pour le pauvre Bataille qui, il faut le dire, a vraiment bon dos.

Mention spéciale à plusieurs chose: le concept d'underground, dans 'l'art contemporain doit réaménager un nouvel underground', me donne envie de gerber. On exhume les morts, Duchamp qui a lui aussi très très bon dos, est directement mis à contribution (comme approximativement TOUS les magazines d'art).

Citons: « this mediocrity, conditioned by too many factors foreign to art per se, will bring a revolution on the ascetic level, of which the general public will be not even be aware and which only a few initiates will develop on the fringe of a world blinded be economic fireworks. The great artist of tomorrow will go underground. »
« L'artiste de demain ira sous terre. »
Voyez-vous ti pas que Duchamp S'FOUT DE VOUS ?????


L'entretien entre la tenancière et l'artiste invité est à pleurer de rire:
« 
- the body is a recurring theme throughout your issue, why?
- The body never lies. (t'as déjà rencontré une meuf?)

- Doing BC was a bit like curating, wasn't it?
- Absolutely (le délire de ces rédac chef qui voient dans le fait de faire une expo une consécration artistique..tout le monde veut être un commissaire..)

- you planted a bomb in a museum, hired a professional to stimulate and torture the curator of Documenta...How come you did not make me something like that? Hahaha
- There are enough clowns now in the art world and it's become too fashionable so now I am interested in something infinitely more dangerous...(délire de la bourgeoise de se faire crucifier sur une croix de st andré par son artiste, désir de l'artiste de voir dans les milieux créés pour lui, un espace encore libre)

 »
Ce qu'a écrit Bourriaud relève du même domaine, sauf que lui n'est pas dupe. L'art contemporain est toujours à la recherche d'espace. Tel pourrait être sa définition, la recherche de ses limites spatiales, maintenant plus tournées vers un point de vue sociologique, mais qui n'en reste pas moins un espace minoritaire et communautaire, avec ses règles et ses rites, comme la réunion des vignerons de Tourraine ou l'association des collectionneurs d'opinel. Non, l'art n'arrivera pas à s'ériger au dessus de la masse informe des formes de vie. L'universel lui est refusé (la transcendance révolutionnaire, la position en marge ou en souterrain)

Son espace protège simplement les images et ça, M. me l'a bien démontré lorsqu'on a parlé de ses activités. Car oui, les images ont besoin d'être protégé, surtout actuellement, bercé que nous sommes par des flux de plus en plus intenses (la médiocrité de duchamp). Protégé de quoi? De l'indifférence, héhé. D'ailleurs, il n'y a pas que les images, tout forme intéressante a besoin d'être protégé. La musique, les films, les livres..

C'est ça l'underground, peut être.

" - do you have a last word to say?
- thank you."

I just want to say "thank u"


Ah, les plaisirs matinaux. Se lever relativement tôt, déjeuner au soleil, en bord de piscine et écrire, sans avoir la tête dans le gaz. Voilà les plaisirs simples que me procure le sud de la France, entre autres.


Que de plaisirs aussi très familiaux. Ma mère est une vraie desesperate housewife, bercée qu'elle est maintenant par le repos de sa retraite. Ses seules soucis, complètement mono maniaques: nettoyer, laver, repasser. On ne refait pas 25 ans de blanchisserie. Et toujours cette formidable dichotomie insubmersible avec son passé. Gros de lapsus de ma part: « et comment ça s'est fini? », « quelle fin? »...


Je déteste bien entendu profondément tous ces tartinages vaniteux d'un passé sans idéologie, d'une vie sans but, du simple fait d'être là, dans les soirées mondaines, à être ramenée en voiture par Cerone, à fréquenter Rotella, à 'discuter' avec Dali. Monde des apparences et de la séduction, atouts proprement féminins dirait Baudrillard. Ma mère était une femme que les féministes ont voulu enterrer. Mai 68, jamais elle n'avouera qu'elle avait 20 ans et qu'elle se faisait pourchasser par les étudiants, au volant de sa porsche, qu'elle préférait prendre des photos du haut de son appartement Gay Lussac que de participer au combat. Une vraie femme.

Le miroir s'use. Je bégaie et pourtant, j'essaie de m'extirper. Pourquoi suis-je amené à vivre la même chose que ma mère?


Vouloir être elle? Surement. Lui ressembler? Très fréquemment. C'est avec fascination que, bardé d'outils conceptuels, de réflexions poussées, que je ne peux m'empêcher de nier la reproduction filiale, sans pour autant en refuser l'évidence.


Un rêve cette nuit, encore: « tiens, pourquoi tu ne fais pas une analyse, tout le monde en fait en ce moment? », ou peut être la réalité.


Toujours et encore, accepter maintenant l'héritage. Quand celui familial s'effrite, rattrapons-nous aux branches du passé, tellement mélancolique. Les photos sont sorties. Ma mère, encore et toujours, porte les vêtements de ce qui va être surement, une très belle série de mode à la rentrée. Besoin de sublimer? Je déteste les photos qui dépassent mes 5 ans.


Début de la fin: je deviens un individu, avec sa laideur adolescente. Cela correspond au début des années 90. Ma mère est moins belle, plus la quarantaine. Ses cheveux ont changé. Elle arbore la coupe dite Dynasty. Une choucroute blonde. Elle devient mère, en même temps qu'elle perd son glamour, son passé, sa gloire, sa vanité. Et moi, élevé pour reproduire.


Mes premiers souvenirs, étrange, je me dis que ce pourrait être une bonne introduction auprès d'une psy: « je devais avoir 5 ou 6 ans. Assis autour de la table d'un restaurant (je crois même le situer, restaurent très chic de Théoule ...), avec ce qui constitue le tableau familial de toute mon adolescence (père, mère, grand mère), je me mets à parler, je ne me rappelle plus de quoi. Souvenir unique de la remarque de ma mère: tiens, il commence à bien parler maintenant, regardez comme il se tient bien en société. Et moi, étrangement, je me souviens d'une sensation de rejet, du genre, je suis content que tu approuves ma position, mais pourquoi parles-tu de moi à la troisième personne. Sensation de décalage entre ce que je suis et ce que je représente. »


Régalez-vous.


Peut être ai-je eu finalement une vraie Bree Van De Kamp à la maison, qui dans le deuxième épisode de DH, a cette scène d'une beauté phénoménale. Complètement obsédée par le bouton chancelant de son psy de couple, elle demande de le lui recoudre.

« Psy: Je ne suis pas sûr que Freud approuverait.

Bree: Qui se fiche de ce qu'il pense. J'ai suivi des cours de psychologie à l'université. On a appris qui était Freud, ce misérable être humain. [elle balaie littéralement tout intérêt pour le discours universitaire, démontrant qu'une femme au foyer peut faire des études..]

Sa mère a dû l'éduquer avec les moyens de l'époque. Sans penser aux sacrifices qu'elle a dû faire pour s'occuper de sa famille.

Et qu'a-t-il fait? Il a grandi et est devenu célèbre en inventant cette théorie que le problème des adultes se trouve dans les choses horribles que leur mère leur a fait. Sa mère a dû se sentir trahi. Il a bien vu ce qu'elle a fait pour lui. A-t-il au moins pensé une fois lui dire « merci »? J'en doute. »


Comment dire « merci » à une mère, hein? En lui confirmant son rôle? En restant à vie castré? En reproduisant sa propre castration? Ou peut être en la tuant, symboliquement bien sûr.

Saturday, June 27, 2009

un an après



La vérité des blogs, c'est leur longévité.
Le mien est comme en jachère, après que j'ai enfin sauté le pas de l'écriture. Plus de publications, une prise en main de l'envie d'écrire, une facilité devenue courante.

Bref l'écriture fait partie d'un automatisme de mon mode de vie. Et j'en suis très heureux. J'admire ceux (que je ne citerai pas), qui dès leur jeune âge, ont eu la capacité d'écrire. Moi, à la base, je dessinais beaucoup, l'expression m'était plutôt artistique.

Puis à force de pondre des écrits sur ma pratique, cette dernière m'a paru veine. Merci à l'université d'avoir annulé mon désir de créer 'plastiquement'.

Vous pouvez retrouver ce que je publie sur cette merveilleusement adresse éponyme: damiendelille.blogspot, en tout simplicité.

Sur l'invitation de ma très chère nourrice intellectuelle AB., je reprends à mon compte ce blog là où je l'avais laissé.

Je crois que je ne vais rien effacer. Tel pourrait être l'intérêt ultime d'un blog: créer de l'histoire et de la mémoire dans un monde virtuel voué à nous faire devenir un poisson rouge avec 5 secondes de mémoire vive.
Et comme le blog est avant tout la force exacerbée d'un ego sur dimensionné, je me dois de parler de moi, de mes pensées, de mes lectures, de mes visites, bref d'être dans l'apologie d'un way of life qui doit faire des envieux.

Trois choses vont rythmer ce message:
premièrement la capacité qu'a eu ce blog d'avoir influencé certaines de mes relations avec deux garçons, après leurs lectures; deuxièmement, une lecture croisée de Baudrillard et de Butler (ça fait envie, hein?); troisièmement, une autre lecture croisée de la dernière performance de A.K. avec celle à laquelle j'ai eu droit lors du défilé Raf Simons, hier soir vendredi.

- d'un certain usage littéraire des blogs, tel pourrait être le titre prometteur d'un phénomène en constante expansion, apparu de nombreuses années et toujours d'actualité. Se livrer aux autres révèle bien sûr une part de soi et le blog donne justement cette capacité de voir la VACUITé terrifiante de la vie de nombreux d'entre nous. On vit beaucoup, on se retourne peu.

Les blogs me dépriment beaucoup au final. Mais là où je trouve la chose intéressante, c'est lorsque le blog forme un avatar de notre vie et qu'elle influe sur nos relations.

Le plus fou, c'est que les autres y croient. Donc pour rétablir une fausse/vraie vérité, je ne peux désirer que des corps désirables; je m'en lasse très rapidement quand ces corps ne désirent pas; je m'épuise au bout d'un moment quand ces corps ne s'incarnent pas. J'en ai l'expérience actuellement, avec P., pour qui je suis complètement tombé amoureux du corps, mais avec qui j'ai passé la nuit la plus chiante au monde.

Alors que pour rétablir une autre vraie/fausse vérité, je n'aimais pas spécialement le corps de T., mais me souviens d'avoir passé des nuits extraordinaires (peu).

- Citons Baudrillard, une fois n'est pas coutume.


" le masculin n'a jamais été que résiduel, une formation secondaire et fragile, qu'il faut défendre à force de retranchements, d'institutions, d'artifices. La forteresse phallique offre en effet tous les signes de la forteresse, c'est à dire de la faiblesse. Elle ne vit que du rempart d'une sexualité manifeste, d'une finalité du sexe qui s'épuise dans la reproduction ou dans la jouissance."

Et un peu plus loin: " fable sexuelle inverse de la fable phallique, où c'est la femme qui résulte de l'homme par soustraction - ici c'est l'homme qui résulte de la femme par exception.
(..) les hommes n'ont érigé leur pouvoir de leurs institutions que pour contrecarrer les pouvoirs originels bien supérieurs de la femme. Ce n'est pas l'envie du pénis qui est le moteur, c'est au contraire la jalousie de l'homme pour le pouvoir de fécondation de la femme. Ce privilège de la femme est inexpiable, il fallait inventer à tout prix un ordre différent, social, politique, économique masculin, où ce privilège naturel puisse être ravalé."

"Car la séduction est combattue et rejetée comme détournement artificiel de la vérité de la femme, celle qu'en dernière instance on trouvera inscrite dans son corps et dans son désir. C'est effacer ainsi d'un seul coup l'immense privilège du féminin de n'avoir jamais accédé à la vérité, au sens, et d'être resté maître du règne de apparences. Puissance immanente de la séduction de tout ôter à sa vérité et de le faire rentrer dans le jeu, dans le jeu pur des apparences, et là de déjouer dans un tournemain tous les systèmes de sens et de pouvoir."
(De la séduction)

Certain que certaines féministes ont dû bondir de rage à la lecture de ce livre et pour répondre indirectement à l'expo elles@centrepompidou, je trouve la version de Baudrillard plutôt séduisante. Elle est en total accord avec la situation actuelle des confrontations féminins masculins, mais ne pose bien sûr pas l'idéologie sexuelle, c'est à dire l'effectivité non pas symbolique mais politique (à savoir la sous représentation des femmes, que ce soit dans les musées ou dans les postes de décision).

Cela me ramène indirectement à Butler, qui a bâti sa théorie queer, sur les fondements de revendications politiques. Premier intérêt: dans un documentaire passé sur ARTE, elle parle de sa famille d'origine juive dans les années 50 aux USA et de ce besoin d'être assimilé à la societé Wasp. Ou comment déconstruire les codes et les signes d'une société dominante, afin d'y être assimilé (même combat pour les femmes et pour les homosexuels). Même combat pour toute lutte de classe.


Second intérêt: la révolte face à des actes homophobes et la volonté de comprendre la source d'un tel acte. Même prise de conscience de l'acte d'injustice, ou de la violence acceptée dans une société et néanmoins problématique. Même révolté lors de l'apparition de l'épidémie du Sida au courant des années 80 et de la violence d'indifférence exercée par les gouvernements.

Butler résume ce mécanisme assez bien, lorsqu'elle se fait alpaguer par une slameuse trans à San Francisco, enragée par la version obscure de la prose butlerienne et qui lui dit "fuck you Judith Butler".
Rejet par la violence, dans une 'attitude de révolte': "dans la correspondance électronique qui s'ensuivit avec cette femme, j'en suis venue à comprendre qu'elle considérait que moi ou mon nom représentions une théorie de la perfomativité du genre qui était queer sans partage et qui ne pouvait en aucun cas servir les intérêt des personnes trans."
(Sexualités genres et mélancolie, s'entretenir avec J.Butler)

Pas la peine de résumer la suite de l'explication, mais la question qui m'intéresse ici est la suivante: à quel moment le passage entre violence exercé et violence subi s'inverse? La dialectique n'est pas étanche et la réversibilité facile je crois; ce passage, je pense, Butler l'assimile à de la mélancolie,
" on peut donc penser à toute les formes d'exclusion sociale comme précipitant les conditions de leur propre mélancolie, y compris l'exclusion du régime dominant de genre, qui revient à être privé de reconnaissance par les normes dominantes ou à être soumis à une méconnaissance systématique."

Le contenu rageur de la mélancolie, de n'importe quelle forme qu'il soit, devient ainsi promesse politique: "Quand le ou la mélancolique ne s'accuse pas, il/elle accuse le monde, dans une 'attitude de révolte'"

Tout cela reviendrait rapidement à caricaturer Baudrillard qui, en tentant de 'parler au nom des autres', tout du moins en exprimant l'ordre symbolique exclu de la souffrance réelle (ou mélancolique), voudrait retracer la véritable féminisation du monde contemporain. Cet aspect, traité de diverses manières (tentant pour certains de parler de post-modernisme, de fin des idéologies - sûrement uniquement masculines, car profondément ancré dans la vérité et non dans l'altérité, le féminin -,) s'écarte étrangement du projet queer de Butler et s'y raccorde expressément.

Butler est contre la filiation (voir sa position sur l'homoparentalité, sur le mariage gay, auquel elle répond, pourquoi deux et pas trois, quatre??), elle est pour une certain altérité des positions masculines et féminines. Peut être rejoint-elle son penseur d'origine Hegel, à qui elle consacra sa thèse, avec sa fameuse synthèse des antagonismes?

Néanmoins, pour l'une, la finalité reste un certain sens de libre arbitre, dans la lignée de De Beauvoir: je choisis finalement ma sexualité, puisque celle-ci fait partie d'un système biopolitique de violence. Altérité somme toute très féminine (et pas tout féministe)
Pour l'un, c'est dans cette indifférence que la femme perd son pouvoir de séduction, une "violence du neutre":

Baudrillard, pour finir: "il est facile de dresser un tableau de la femme aliénée à travers les âges et de lui ouvrir aujourd'hui, sous les auspices de la révolution et de la psychanalyse, les portes du désir. Tout cela est tellement simple, tellement obscène dans sa simplicité - pire: c'est l'expression même du sexisme et du racisme: la commisération. -;;)*

Inutile de jouer aux justiciers du sexe faible. (;;) Les jeux se sont toujours joués tout entiers, avec toutes les cartes et tous les atouts à chaque moment de l'histoire. Et les hommes ne l'ont pas gagné, pas du tout. Ce serait plutôt maintenant que les femmes seraient en train de le perdre, sous le signe de la jouissance précisément."

Qui gagne alors?

- C'est hier soir que je me suis rendu à deux parades bien distinctes, des gay pride on peut le dire, autrement plus jouissives que celle qui se déroule, actuellement, à l'heure où j'écris ce message.
A.K. a fait une performance à propos de la disparition de Michael Jackson et son jeu était, je pourrais dire, surprenant. Il maîtrise les codes des performances actuelles, tel que le propose Tino Sehgal ou encore John Giorno, et loin de la merde vue précédemment, complètement dépassée.

Il lisait un texte qui retraçait en filigrane ce que l'on attendait de Jackson et parfois prenait une voix d'hélium, afin de mettre en évidence une expression très performative, bien sûr.
Ce qui m'a le plus intéressé, c'était la capacité de ce garçon à mettre en place un discours fictif, à capter l'attention d'un public, sans effet démonstratif et au final, à ne pas être la parodie de lui-même, dans un espace de représentation désincarné et objectal, mais bien, dans la propre personnification de lui-même, ARIEL KENIG et tout ce qui le précède.
Car jouer son propre rôle est chose difficile et passionnante à la fois. J'en parle pour avoir vu Giorno en faire autant, mais sans papier, lui.

Le papier est certainement l'accessoire ultime de A.K., ce qui lui permet d'être une forme symbolique neutre, ni homme, ni femme, ni écrivain, ni performeur, ni pas encore ARIEL KENIG, ni plus tout à fait le jeune pd lettreux qu'il incarne. Un bon mode queer dont il est le représentant irreprésentable, un signe mouvant dont il adore se faire le jeu.

Face à cela, le défile de mode doit être certainement le dernier avatar moderne de la représentation de classe que j'ai compris hier, provenant d'un ANCIEN REGIME. Lutter contre le système de classes sociales et elles se reforment de plus belle. Et certainement comme la trans slameuse, ayant été mis au banc de cette minorité normée, je clame ma révolte, dans une certaine forme de mélancolie.

Je m'explique, j'avais fait une interview de Raf Simons et pensais avoir le droit d'être assis (attente d'un privilège d'élévation de classe sociale). Je n'ai eu qu'un standing, et même avec mes 40 minutes de retard, j'ai dû attendre encore 30 minutes pour finalement être relégué aux limites de l'entrée du défilé (exclusion du champ symbolique, de l'espace normé et donc déni de sa propre existence). Espace de la honte que d'attendre à l'entrée du défilé, un carton à la main, alors que toutes les personnes conviées arrivent, faussement pressé et passent devant, parce qu'elles ont un sitting (violence exprimée par la honte et l'indifférence).

Je crois qu'au final, il n'y a pas de synthèse à faire dans cette volonté de faire partie du pouvoir ultime de domination. C'est en ce sens que l'homme est profondément téléologique. Et cela devient son moteur. Je suis sur que toutes ces pauvres modasses qui s'étaient agrippé aux branches (littéralement), pour pouvoir apercevoir deux vestes et trois pantalons, se disent que dans 6 mois, elles seront à la place de ceux qu'elles regardent par indifférence feinte (et par jalousie dissimulée).

Est-ce la même volonté d'atteindre l'espace du pouvoir, que nous voulons, toutes, minorités ressentant le poids du pouvoir dominant?

La séduction s'exerce en tout cas dans certains sphères insoupçonnées...